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05/05/2004

Fille indigne

Maison Pilate détail (c) SB

On a tous un boulet dans la vie, quelque chose qui vous fait ployer le dos rien qu’en l’évoquant. Moi c’est ma mère. Enfin la « non-relation » que j’entretiens avec elle.

33 ans d’incapacité à communiquer avec celle qui vous a donné la vie, ce n’est pas très facile à gérer. Je n’ai pas les moyens de faire 5 ans de thérapie. Parler avec elle ? Impossible, nous avons vécu deux passés différents et de toutes façons « je ne sais pas lui parler ». Autant ne rien avoir à dire !

Certaines fois, c’est plus difficile que d’autres. Un jour que nous parlions des études en général, la voilà qui bifurque sur les miennes :

-tu dis que t’as des diplômes mais moi je les ai jamais vus. Si cela se trouve tu nous as menti pendant toutes ces années pour avoir l’argent.

Ba oui tiens si ça se trouve.

Avez-vous déjà entendu plus bête ? Moi non, mais de la part de ma mère…
Donc je suis restée quelques instants silencieuse. Inutile de vous dire que j’ai lutté très fortement contre l’envie de l’étrangler. Vraiment. Et puis j’ai eu pitié. Je suis partie honteuse que ma mère soit si bête.

Maintenant, je suis heureuse qu’elle ait dit cela. Pourrais-je être davantage une étrangère à ses yeux ? Elle m’a libérée de la culpabilité de ne pas l’aimer comme une « vraie fille » et de mon envie de partir toujours plus loin. Les kilomètres n’y changeront rien. Autant en profiter pour vivre où j’en ai envie. Je ne serai jamais la gentille Sophie, quoique je fasse ; j’ai une longue expérience en la matière. Il y a une fatalité à notre incompatibilité. Parce que ce mensonge qu’elle m’attribue, elle aurait pu l’utiliser sans vergogne. Moi non. Et elle fait semblant de ne pas le savoir. Depuis toujours, elle piétine mes convictions. Elle a toujours considéré que ses fins justifiaient tous les moyens, pas moi.

Et puis cette semaine, elle m’appelle et me dit : « Je suis triste de ne pas te voir plus souvent ». Et encore une vague de culpabilité parce que moi non. Elle doit avoir mangé un truc qui ne passe pas. Ou elle a besoin de critiquer quelqu’un. Ou bien elle a dit cela comme cela. M’en fous, elle n’a qu’à se trouver une autre victime. Je ne passerai plus d’heures à essayer de comprendre et à me faire aimer, il y a des causes désespérées qu’il faut savoir abandonner.


Commentaires

Tu n'as rien d'une fille indigne ! Et puis tu es désormais avant tout une mère, la vie est devant soi, pas derrière soi...

Etre une mère, ça n'excuse ni le manque d'amour, ni la bêtise...
Je dis ça alors que ma mère est un amour. Mais rien ne m'exaspère plus que ces gens qui se dressent sur leurs ergots en bramant : "faut pas parler comme ça de sa mère !"
Quand une mère est mal-aimante, autant s'en éloigner, il y a toujours de l'amour à prendre ailleurs.

ouille aille ouille
malgré toutes les vacheries qu'elle t'a dites, elle a l'air triste ta mère de cette relation dure entre vous
c'est dur de se sortir de cette culpabilité mère-fille.. moi je ne voudrais pas reproduire avec Chimène les engueulades que j'ai avec Maman, mais comment faire ? maîtrise-t-on ces relations explosives ?

maintenant je veux avoir le moins mal possible donc quand je sens que ça part en biberine, je coupe le son et m'en vais. Elle est peut-être triste mais pourra-t-elle l'être autant que j'ai pu l'être ?

je pense que la douleur d'une mère est très différente de celle d'une fille..

ma mère, j'ai eu besoin d'elle à plein de moments où elle s'est dérobée (selon mes critères), et aujourd'hui, il me semble que je le lui fais payer.. et en même tps, je suis devenue mère et je la comprends peut-être mieux depuis que Chim est née

tant de similitudes avec mon histoire.j ai beaucoup souffert de cette relation etrangere avec ma mere.culpabilite oblige au point de se detruire psychologiquement.c est dur a vivre.

Je n'en pouvais plus. L'année dernière, alors que je l'appelais pour lui souhaiter un son anniversaire, elle m'a parlé avec une telle dureté que je me suis dis, là, c'en trop. Après m'avoir asséné que ça faisait trente-cinq ans que mon comportement lui déplaisait (j'en avais trente-six), j'ai eu la confirmation de ce que j'avais toujours ressenti sans jamais vouloir le regarder en face. J'ai coupé les ponts. Comme tu le dis si bien "il y a des causes despérées qu'il faut savoir abandonner."

Relation "étrangère" avec ma mère, dérobade maternelle au moment où on en a le plus besoin, manque d'amour, finalement. Que de choses qui font écho en moi sur ce fil. C'est dur à avouer, mais perdre ma mère a été pour moi moins pénible que de perdre un animal favori. Même pas de haine, non. une sorte d'indifférence qui s'était renforcée au fil du temps. Toute petite, j'ai été élevée par ma grand-mère en semaine, pour de soi-disant raisons "pratiques" auxquelles je n'entravais que couic (en gros: ma mère vivait une relation de couple exclusive avec mon père, et j'étais de trop..). Pour moi, j'ai toujours considéré ma grand-mère comme ma vraie mère (et j'ai toujours eu très difficile d'appeler ma mère "maman"). Même pour les études, ma mère avait ses idées arrêtées: je venais de réussir (brillament) l'examen d'entrée en polytechnique (vous dites à l'X, je crois, en France), quand ma mère a décidé péremtoirement, que je serais sociologue ! Je lui ai menti pendant deux ans, et sur mon bureau s'empilaient les syllabus de mathématiques, de physique, de chimie, de résistance des matériaux, etc. .. sans qu'elle ne se doute de quelque chose. Ce n'est qu'avec mon diplôme de candidatures en poche que je me suis décidée à lui dire la vérité : sa fille ne serait jamais sociologue ! Situation ubuesque, qui, plus de trente ans après, me semble encore incroyable !

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